Par Philippe VECCHI
D’un côté, Peter Sellers, qui souvent faillit mourir dans sa vie d’acteur grandiose. De l’autre, le top cinéaste hollywoodien, Blake Edwards. Mon tout pour l’un des serial-cartons financiers du siècle qui ressort en DVD Fox. Une longue et chaotique histoire qui vaut que l’on s’y scotche.
HAINE ET ARRETS CARDIAQUES
Le 8 septembre, l’acteur Peter Sellers aurait fêté ses 84 ans, s’il n’était pas décédé en 1980, de l’un de ces arrêts cardiaques dont il était si coutumier. Car cet inoubliable Britannique faillit passer plusieurs fois l’arme à gauche, ne serait-ce que sur un seul et même tournage, celui d’un certain… Billy Wilder. Les deux hommes se haïssaient. Ramené bien des fois à la vie, Sellers passa un jour, d’après un spécialiste assermenté, «à 20 secondes du légume». C’est peut-être pour ce motif qu’il acheva sa grandiose quoique indécise carrière dans la seconde peau d’un jardinier typiquement américain -ambiance «génial attardé mental» style «Rain Man» ou «Forrest Gump»-, l’idiot sensoriel congénital conseillant les plus hauts dignitaires politiques de «Bienvenue Mister Chance» (Al Ashby).

Peter Sellers dans « Bienvenue Mister Chance »
C’est que voilà, Peter Sellers était de nature aussi fragile que son ambition resta solide. De l’imitation dès l’école à la radio professionnelle (neuf ans de «Goon Show» sur la BBC, source d’inspiration déclarée des Monty Python), il perdit parfois espoir et souvent des tonnes de kilos pour vamper le cinéma vaguement indifférent -jusqu’à Kubrick, pour le pinacle «Docteur Folamour»- et emballer les plus jolies femmes, dont il faisait une consommation effrénée. Mais son existence entière aurait-elle été la même si son chemin n’avait, un jour de 1963, croisé celui d’un réalisateur américain surdoué, issu, lui, du sérail hollywoodien, et né en 1922, Blake Edwards («Diamants sur canapé», «la Party», «Victor Victoria», jusqu’au sous-estimé «Elle» avec Bo Derek)? Cette association de malfaiteurs si complexe, brillante et antinomique, abonnée aux engueulades et ruptures répétées, aurait-elle fait fortune à l’identique si le hasard ne s’était pas mêlé d’une aventure en Mondiovision nommée «la Panthère rose»? Vous imaginez ce que peuvent représenter les droits d’auteur en 46 ans d’un fleuve de dessins animés toujours d’actualité télévisuelle, plus une série de sept films qui firent de Peter Sellers le triomphal inspecteur français Jacques Clouseau?
8 DVD SUR ORDONNANCE

CAPUCINE et Peter Sellers
Un coffret Fox rassemble cette intégrale indispensable et légèrement inégale (oubliez le post-mortem «Fils de la Panthère rose», avec Roberto Begnini à pleurer) pour votre plus grand profit de rentrée: un long-métrage chaque soir, avant d’empiler cahiers de texte et dossier «cuve à mazout». A commencer par l’ouverture du bal, l’initiale «Pink Panther». Au casting, David Niven, Peter Ustinov, Ava Gardner et Audrey Hepburn. Ah non, pardon. ça, c’est ce qui était prévu par Blake Edwards et ses producteurs batailleurs et indépendants. Gardner et Hepburn finalement refusèrent (remplacées par Claudia Cardinale et Capucine), mais le plus laminant fut la défection sans préavis ni justification une semaine seulement avant le début du tournage en Italie de Peter Ustinov, big star de l’époque, embauché pour jouer le foireux limier Clouseau.
UN TOURNAGE EN GRAND DANGER
Panique à bord, mais juste retour de kick de la fatalité du destin: un agent artistique parle à Blake Edwards -qui ne le connait quasiment pas- de Peter Sellers, repéré pour ses excentricités radiophoniques (10 voix différentes à la minute) et sa capacité à interpréter sept personnages dans le même film, jusqu’à la vieille dame arthritique. Et quand deux génies se rencontrent, cela peut certes provoquer de graves étincelles, mais aussi donner l’un des serial-cartons du siècle.
SELLERS, EDWARDS, UN DUO ELECTRIQUE

Peter Sellers dans le rôle de l’inspecteur Clouseau
Il suffit d’ailleurs à Peter Sellers d’un simple vol aller Londres-Rome pour investir ce personnage dont il ignorait presque tout: il aura la moustache du marin à rayures d’une vieille boîte d’allumettes, le trench-coat de Bogart et, ultérieurement, l’accent français d’un ouvrier parisien, observé le temps d’un week-end. La suite, entre humour de répétition, accents délirants, comique de geste et Cato le Chinois toqué qui casse tout, vous la connaissez: Peter Sellers vole direct la vedette à la star numéro 1 David Niven, éjecté; la musique d’Henry Mancini infuse le monde entier; et dès 1964, «Quand l’inspecteur s’emmêle» («A shot in the dark»), touche au chef d’œuvre, signalant l’apparition de l’ennemi mortel de Clouseau, le commissaire Charles Dreyfus (Herbert Lom), avec qui rien ne sera plus jamais comme avant. Avant, et même après, quand un cinéaste très classe marié au civil à la vraie «Mary Poppins» nous régalait à intervalles réguliers de ses productions finalement alternatives, évoquant les crises d’identité sexuelle ou la connerie humaine, l’alcool qui tue ou la peur de vieillir, ce naufrage sans retour. Et alors, qu’est-ce qu’on dit? On dit merci.