Par Philippe Vecchi
Bilan 2000 (1/7): la série
«Oz» de Tom Fontana

Photo: La série « Oz »
On sait bien qu’après lecture de cet article, premier d’une série longue comme les péchés capitaux de la blogosphère, il y aura controverses internes. Tirer le bilan des années 2000 à la télévision française, c’est courir le risque de fâcher les uns en frustrant tous les autres. Mais il faut bien se jeter dans la mêlée comptable, attraper partialement cette décennie des faux et vrais bugs en pointant ce qui subsistera, pour commencer, du triomphant rayon «Séries» (à 80% américaines en clair), après le règne années 90 des «Sopranos» (drama) et de… «Friends» (comédie). Ce clivage assez net a refait surface, avec l’émergence parallèle de productions hybrides haut de gamme telles que «Las Vegas», «Boston Justice» ou «Six Feet Under».

Photo: La série « Las Vegas »
Il serait vain d’énumérer tout ce que nous avons aimé («Dexter», «Mad Men», «Californication», «Sur écoute», «les 4400» produits par Coppola, «Deadwood» et pas mal d’autres), comme d’apposer ici tout à fait prétentieusement la mention «Meilleure série des dix dernières années». «La série», ça suffira. Et elle a un nom, deux lettres pour un total chef d’oeuvre criminel, passionnel, déchirant: «Oz» (1997/2003, six saisons en DVD Paramount). Oz, ou le pénitencier fictionnel le plus violent et expérimental des Etats-Unis. Pour vous donner une idée de notre frénésie idolâtre, ces quelque 60 heures de film à suivre impérativement en entier, dans l’ordre et en VO, on les a vues à trois reprises. Comme si, au global, on avait passé une semaine de notre vie à frayer jour et nuit avec le talent immense de Tom Fontana (créateur, auteur, producteur avec Barry Levinson, etc), petit génie italo-américain hébergé par la chaîne HBO. Mais attention les yeux, «Oz», c’est avant tout un trauma permanent. Il y a plus d’atrocités au cours du premier épisode que dans tout «Nip/Tuck»; un condamné italien retrouvé mort par le feu à l’isolement, moult sévices définitifs -comme le tatouage d’une croix gammée par un «Aryen» sur l’intimité d’un avocat naïf, l’un des pivots d’une noria de «héros» répartis en dix groupes religieux, raciaux, sociétaux. Ayant mariné six saisons dans le même jus mi-hardcore mi-allégé en pathos, les acteurs sont extraordinaires, certains devenant paradoxalement nos personnages «amis» (du chef des musulmans aux frères irlandais «no limit» O’Reilly), quand d’autres resteront des repoussoirs mortels (nazis, intégristes, un gouverneur républicain énorme de cynisme assassin, etc). Enfin, c’est peu dire que «Oz» roule contre la peine de mort. Il s’agit même de sa fonction-moteur dans un pays où les faits et statistiques carcérales atterrent. «Oz» n’aura pas changé le système, mais notre vie. Simplement parce qu’on n’attendait pas de la fiction télévisée en longueur quelque chose qui ressemble à du si grand cinéma.
Bilan 2000 (2/7): la dvdphilie
Meilleur éditeur DVD cinéma: MK2
![FunnyGames_4Sht[1]](http://elsavecchi.com/wp-content/2009/12/FunnyGames_4Sht1-333x500.jpg)
Photo: « Funny Games » de Michael Haneke
La technologie aura si vite évolué au fil des années 2000 que l’on en a presque oublié que l’apparition officielle du DVD ne remonte qu’à 1995. Les maisons de production ont dû remiser la dégradable cassette VHS au bazar des antiquités instantanées; et puis graver, graver encore des montagnes d’œuvres filmées. Se pose ainsi la question qui divise: quelle société marchande, en France, aura le plus justement assouvi nos désirs de ciné-dvdphiles? Sur un marché où les prix de vente signalent une tendance baissière, renforcée par le succès des magasins cost-killers ou des magazines télé bradant des films populaires, l’offre reste assez optimale. La plupart des grands cinéastes patrimoniaux vivent bien leur nouvelle vie en DVD, mais il faut toujours s’accrocher pour dénicher du Leo McCarey ou Tod Browning. Le principe de notre tour d’horizon étant de pointer une préférence, la nôtre va à la maison MK2. Aujourd’hui dirigée par le jeune (32 ans) et brillant Nathanael Karmitz, fils du producteur homme-orchestre Marin, MK2 est la société indépendante de pointe, dotée d’une politique d’édition remarquable. Initiée par Nathanael Karmitz (avec Truffaut et l’intégrale Chaplin), celle-ci a ensuite été développée par l’excellent Rachid Boukhlifa. Résultat: l’apparition de coffrets «cinéastes» et thématiques (grandiose «les Eternels», 20 films, du «Diable boiteux» de Guitry à Lynch).

Photo: « Le Kid » de Charlie Chaplin
Plus une part du gratin des metteurs en scène: Bresson, Dreyer, Gus Van Sant, Resnais, Kurosawa, Chabrol, Kiarostami, Tarkovski, Kieslowski, etc. Au risque d’y laisser parfois des plumes financières pour la beauté arty du geste cinéphile. Grâce à MK2 et sa volonté de pérenniser des films majeurs mais pas toujours plébiscités par le plus grand nombre, Noël 2009 s’enrichira de nouvelles compilations Lang, Murnau, Assayas, ou encore Hedi Slimane, l’influent créateur de mode qui a rassemblé onze films «indé» américains sur la jeunesse en assurant design et photos. 2500 exemplaires/monde sans retirage, le cadeau branché définitif. Dernier symptôme de la ligne éditoriale MK2, la sortie de la première intégrale Michael Haneke, détenteur en prime de l’ultime palme d’or cannoise de la décennie («le Ruban blanc»). L’objet rectangulaire, sobre et chiadé, de l’iconographie à la typographie subliminale, est excitant comme un livre d’art dans une confiserie culturelle. Neuf longs métrages, dont «Code inconnu» et «Funny Games», pics récents d’une filmographie entamée en 1989 mais qui aura surtout épousé comme peu d’autres angoisses vitales et cauchemars criminels des années 2000, entre chocs cliniques fondamentaux et rigueur de l’inventivité formelle. Une trace dans l’histoire du cinéma, cette collection MK2: du strict collector contemporain.
Bilan 2000 (3/7): la fiction française
Le phénomène «Plus belle la vie»

Photo: Comédienne de « Plus belle la vie »
Sur le terrain de jeu des fictions, cette décennie aura efficacement tiré sa révérence sur le triomphe partout salué de «Braquo», initié et diffusé par Canal+. Dix années de téléfilms, de Josée Dayan à Olivier Marchall, de séries loufoques («Kameloot») en sagas lacrymogènes («Méditerranée»), de valeurs populaires toujours sûres (Mimie Mathy, Ingrid Chauvin) en bides qualitatifs. Mais surtout, les années 2000 auront vu l’éclosion d’un phénomène inattendu, unique dans l’histoire de la télévision française: «Plus belle la vie» a fêté son millième épisode le 11 juillet 2008, une première il est vrai historique. Sur le modèle des feuilletons anglais quotidiens («Coronation Street» au premier chef, qui s’éternise depuis 1960), on en était alors à 9000 heures de tournage, 16000 séquences bouclées, 750000 lignes écrites par un aréopage de scénaristes tournants, et 8160 brushings. Tout avait démarré sur France 3 le 30 août 2004, avec des coûts de production déjà relativement élevés (aujourd’hui à peu près 90000 euros par épisode), mais des audiences médiocres (autour de 7% de parts de marché). Tandis que beaucoup spéculaient sur l’inaptitude de «PBLV» à faire face aux JT, la chaîne qui s’était engagée à diffuser 100 épisodes resserrait les boulons d’intrigues de plus en plus agitées, avec des engueulades hystéros récurrentes, des ruptures adultes, des trahisons adolescentes, et puis aussi des meurtres. Plein. En septembre 2009, on en était à 70 morts. 70! En cinq ans, dans un quartier grand comme le fictif Mistral marseillais, ça vous hisse le taux de criminalité au niveau de celui du Bronx par temps de foudre.

Photo: Marseille
On aura tout vu: des fantômes, tout le monde couchant avec tout le monde, une épidémie mortelle, un langage très dessalé, un flic qui se met à la colle avec une pute, des chantages voire des empoisonnements. Et plus l’audience explosait -atteignant les 6 millions de téléspectateurs-, plus le feuilleton s’obscurcissait, jusqu’à se la jouer il y a peu «les Experts Marseille» (avec la fausse mort de Vincent Chaumette). A raison d’au moins 5 millions de téléspectateurs par jour ouvrable, vous pouvez imaginer à quel point les acteurs de «PBLV» sont devenus d’intrusives figures populaires, dont on ne connait pourtant pas le vrai nom. Et même si perdure l’essentiel du noyau dur des héros génériques gravitant autour de Roland le cafetier, aujourd’hui, un chat n’y reconnaîtrait plus ses chiens. Excepté le maire de Marseille, Jean-Claude Gaudin, qui a bien compris l’intérêt de récupérer l’affaire ultra juteuse sur le seul mode qui finalement tienne. Si les années 2000 furent au cinéma celles de «Ch’tis» du Nord, elles resteront en télé tout à fait marseillaises. Mais sans l’accent du Sud. Et ça, c’est ce qui persistera pour nous comme le plus grand mystère du truc…
Bilan 2000 (4/7): l’emblème
«Tout le monde en parle» de Thierry Ardisson

Photo: Thierry Ardisson pour « Tout le monde en parle »
Les années 2000 se terminent et c’est dans notre rétroviseur mental que s’impriment déjà les images d’un passé si proche. D’abord informatives et américaines, des nuées irréelles du 11 septembre 2001 à l’annonce de l’élection d’Obama sur CNN par une journaliste en hologramme mouvant, pour la toute première fois dans l’histoire du direct. Novembre 2009, encore: la reine multimilliardaire de la télévision mondiale, Oprah Winfrey, annonce en pleurant son retrait définitif de l’antenne. A quelques jours d’intervalle, la cinéaste française Catherine Breillat raconte dans un livre («Abus de faiblesse»), puis en en riant sur Canal+, comment Christophe Rocancourt l’a délestée de tout son argent (860000 euros). Quel rapport entre ces quatre événements? Cette idée qu’une image en cache toujours une autre aussi parlante, et que ne subsisteront bientôt de dix années de spectacle télévisuel qu’une rafale de flashs intenses. Mais de grâce, pas d’abus de langage cette fois, laissons les «concepts» aux philosophes et à la télévision ses «formats» et «grilles». Un programme de flux reste une somme de trouvailles imbriquées au carré que l’on cadenasse, dans l’espoir de ratisser le plus large possible sur un marché visé, point barre. Avec quelques exceptions confirmant la règle. Premier de cordée, le cas «Tout le monde en parle». L’émission transgénérationnelle… d’une génération. Ah oui, Breillat sur Canal+, ce récent et formidable moment de télé, c’était chez Thierry Ardisson aussi, mais dans «Salut les terriens», preuve de son manifeste retour en forme avec une émission trop courte mais qui, en quatrième saison, se rapproche en douceur de… «Tout le monde en parle».

Photo: « Salut les terriens » – Canal +
Et c’est franchement tant mieux, parce qu’on aurait aimé que Patrick de Carolis ne nous prive pas arbitrairement de ce rendez-vous du samedi soir, auquel un tiers des téléspectateurs se rendait avec le même enthousiasme que les invités, pour qui tout passage signifiait consécration. Il fallait en être et tous ou presque en furent, de la bimbo décorative au penseur anti-Bush. Ardisson venait d’inventer «le talk-show généraliste», l’agora réflexive et mordante (avec le sniper Baffie et la productrice Catherine Barma), secouée de gimmicks visuels et sonores fédérateurs. Mon tout en naviguant du bordel impertinent de ses années Bains-Douches à la rigueur pertinente de l’investigateur aux 300 fiches par émission, pour un bouquet final de 20 heures de montage d’affilée. On peut traiter Ardisson de tous les noms, aimer le détester, fustiger sa morgue, rester bloqué sur «sucer c’est tromper?», il n’empêche que l’animateur aura marqué son temps en nous faisant passer le nôtre de mémorable manière. Comme le show d’Oprah Winfrey justement, «Tout le monde en parle» aurait pu durer 25 ans. Aurait dû: encore merci pour le gâchis.
« Merci au Nouvel observateur » et Site du téléobs
À SUIVRE…