Par Philippe Vecchi
Amis lecteurs, j’aimerais revenir sans prévenir sur un fait divers qui s’est déroulé le 23 juillet dernier en France. Vous me direz, juillet, ça fait un peu loin pour un blogueur qui se doit de rester à la pointe de l’événement, d’être en somme une sorte d’épée avec deux yeux plantés dans le cœur de l’actualité hurlante. Sauf que ce serait aller un peu vite en besogne que d’expédier ce que 100% des Québécois bien entendu ignorent, et ce que 98% des Français ont déjà oublié ou ne sauront jamais si je ne me dévoue pas corps et âme, en ce jour, pour faire éclater la vérité nue. Tout cela parce que les médias nationaux n’ont accordé qu’une importance minime à ce qui s’est passé à Epinal, ce fameux 23 juillet dernier, quand les reporters-piliers de la presse quotidienne et magazine faisaient bronzette, pendant que des stagiaires hébétés turbinaient à leur place. Car ce jour-là, oui, lisez bien ce qui suit en considérant son importance majeure: le sosie de Serge Gainsbourg a planté celui de Johnny Hallyday.

Photo: Serge Gainsbourg
Ce qui ne veut pas dire qu’il lui a posé un lapin, mais qu’il l’a poignardé… et de toutes ses forces! A la gorge, de surcroit, et c’est de l’ordre du miracle que Michel P. dit Johnny H. s’en soit sorti sans que son «pronostic vital» soit engagé. A un centimètre près, le sosie de Johnny partait rejoindre six pieds sous terre le vrai Gainsbourg, pendant que son meurtrier écopait direct de trente ans de prison. Reste quand même la «tentative de meurtre» et il y a peu de chances pour que l’on revoie Denis C. dit «Gainsbarre (à la barre)» dans l’un de ces concours d’imitateurs qui font la joie des comices agricoles. Vous me suivez? C’est gentil. Maintenant tout de suite, imaginez la scène. Johnny et Gainsbourg -du moins, leurs copies vaguement conformes, – habitent tous deux à Epinal, célèbre ville des Vosges située entre Chantraine et Golbley (bon, ok, ça n’éclairera pas grand monde, mais c’est au nord du pays). La querelle remonte à des lustres mais c’est au mois de juin dernier que le compte à rebours a véritablement commencé. Les deux hommes âgés de 50 ans pour Johnny (Michel P. au civil), et de 46 ans pour Gainsbourg, ne pouvaient déjà pas s’encadrer. Exactement comme deux rats de laoratoire luttant à mort, enfermés dans la même cage sans issue au sol méchamment électrifié. Et comme dans les westerns, on savait dans la ville qu’il valait mieux les tenir à distance parce qu’à chaque reprise, ça partait systématiquement en vrille, avec des dialogues dignes d’un chef-d’oeuvre à la «Cours après moi que j’t'attrappe»: «Gainsbarre-toi de là ou j’t'en colle une!». Jusqu’au jour fatal où Johnny a été embauché pour entretenir les parties communes du lotissement où habite « Gainsbarre », pile en face de la gendarmerie d’Epinal. Pincez-moi je rêve, on se croirait déjà dans le célèbre roman à clans ennemis, «Clochemerle».
La mayonnaise de la haine réciproque montant chaque jour un peu plus, les deux sosies étaient passés sans même s’en rendre compte de «la Septième compagnie au clair de lune» à «Règlement de comptes à OK Corral». Jusqu’à l’invective de trop qui a fait sortir Gainsbourg de sa cuisine avec un couteau, histoire de l’enfoncer rageusement dans le cou de Johnny, qui a fini tout ensanglanté par se réfugier chez un riverain. Il n’y a pas de quoi rire, mais vous avouerez que c’est le genre d’histoire qui laisse quelque peu perplexe. Fin du fait divers et début des vraies questions: mais qu’est-ce qu’ils ont dans la tête, tous ces cinglés? C’est quoi la vie d’une femme qui ressemble à la Reine d’Angleterre et celle des 253 amuseurs recensés qui se la jouent Michael Jackson en mieux? Ils espèrent quoi? Qu’une meute d’adolescentes va se ruer sur eux en feignant de croire à l’impossible? Le pire, c’est que ça arrive. Les boites de nuit rivalisent de soirées «Imitateurs en folie», et même le bouffon Michael Vendetta qui n’a pas besoin de sosie puisqu’il en est un lui-même (mais on ne sait toujours pas de qui), raconte à qui veut l’entendre qu’il emballe sec sur les coups de quatre heures du matin, sous les boules à facettes de discothèques provinciales, quand les filles sont exagérément pompettes.

Photo: Michael Vendetta
Et même à la télé française, les sosies font recette: montez un dossier «société» sur eux en remplissant le public de fausses Mylène Farmer et de Polnareff bidons, et vous aurez de fortes chances pour que l’audience fasse un bond significatif.

Photo: Mylène Farmer
Mais cette affaire pathétique nous conduit plus loin que le bout de son nez de clown triste. Qu’un visage s’imprime naturellement de traits familiers et c’est tout le cerveau qui est atteint. Après avoir signé un autographe à sa boulangère, la réplique de Michel Sardou s’en va rejoindre son bureau de vendeur de photocopieuses en sifflotant «les Lacs du Connemara», flatté que les passants se retournent sur sa silhouette dupliquée, au point qu’il se vit fondamentalement en Sardou Michel, le vrai.
En pleine ère de la gloire à tout prix et à grande vitesse, c’est du pain béni, tout bien réfléchi. Ceux-là n’ont pas besoin de passer par un show de télé-réalité pour être reconnus un mois dans leur existence. C’est toute leur vie qui est une gloire par procuration, et forcément, ça perturbe le cerveau. Ils sont la preuve vivante qu’on peut n’être connu que dans son quartier et reconnu dans toute la France. Vous imaginez à quel point cette ressemblance leur dézingue les synapses, jusqu’à les rendre gagas de leur modèle qui n’a rien demandé, quitte à se faire passer pour lui dans les cas les plus limites? Un sosie frappant de Patrick Dewaere m’avait raconté qu’il s’était fait aborder puis ouvertement draguer par une femme de 40 ans, persuadée qu’il était le véritale acteur, alors que Dewaere s’était déjà suicidé depuis plusieurs années. Surréaliste.

Photo: Patrick Dewaere
Une plaie pour les chanteurs et les acteurs, qui doivent se coltiner ces répliquants plus ou moins officiels, puisqu’il y a même des grades dans le grand Ordre national des sosies. C’est un peu comme si existait en marge de la société une nation des sosies autorisés, un pays qui ressemblerait à un grand hopital psychiatrique mais version «le Manège enchanté», avec Pollux dans le rôle du chien méchant.
Ne reste plus qu’à espérer que le sosie d’Hervé Vilard ne trucide pas un jour celui de David Hallyday parce que ce dernier lui a crevé les pneus de sa mobylette. On pourrait aussi imaginer un monde où la chirurgie plastique s’alignerait sur de nouvelles normes esthétiques. Au lieu d’un lifting ou d’une injection de botox, le ou la cliente lambda irait se faire faire la tête de son idole, dans l’espoir d’échapper à l’humiliation de ceux qui n’ont jamais connu que l’indifférence. Que des répliques de vedettes partout, tout le temps, plein les villes; 50 millions de célébrités, autant dire le cauchemar absolu, frôlant la crucifixion visuelle permanente.
Alors, un dernier conseil: si vous pensez croiser mon sosie dans une rue parisienne, changez vite de trottoir. Parce qu’en définitive, le plus dangereux, c’est que ça pourrait bien être moi…