par Philippe Vecchi
En France, c’est une chaîne de la TNT, W9, qui remporte cette saison la bataille des séries avec le phénomène «Glee». Records d’audience et gros buzz internet, la nouvelle production de l’inventeur de «Nip/Tuck» a tapé dans le mille. Entre pom-pom girls et rivalités de clubs de chant, mais façon «American Idol/Star Academy», «Glee» prouve sympathiquement la suprématie mondiale des formats fictionnels «tellement» américains.

Vu de ce côté-ci de l’Atlantique, la ronde des séries nord-américaines n’a pas grand chose à voir avec ce qui est proposé au Canada. Là où les Québécois accèdent vite via la télévision aux productions émergentes, il nous faut poireauter ici patiemment, dans l’espoir que telle ou telle chaîne hertzienne (avec Canal+, M6 et TF1 en pointe -dans l’ordre) ou de la TNT (toutes dotées de moyens moindres) daigne porter son attention sur les hits d’audience ou de prestige américains du moment. Avec, ensuite, des délais d’attente avant la mise à l’antenne qui nous collent facile un métro et demi de retard dans la vue, jusqu’au cas extrême de «Dexter» qui mit… quatre ans avant de commencer à sortir en DVD. Cauchemar! C’est ainsi, enfin, que le brillant «opéra-savon» québécois, «le Cœur a ses raisons», avec la diva de la déconnade parodique Anne Dorval et le fantastique Marc Labrèche, n’a positivement explosé « que » cette année en France sur la chaîne du câble MCM, alors que la messe (hilarante) est dite quasi partout ailleurs dans le monde.

A notre grand regret également, certaines séries américaines de valeur passent à côté de leur public potentiel, par exemple en raison d’une programmation sur une grille peu en vue, tel le sensas’ «Cleveland Show» récupéré par la chaîne des DOM-TOM France Ô -qui mérite quand même un gros bon point pour cette initiative. Quand ce n’est pas carrément le public qui rejette des productions pourtant remarquablement divertissantes, telle que «Entourage» (la vie cool avec ses up & down d’une jeune star de cinéma à Los Angeles, Vincent Chase -avec en bonus-rigolade l’agent d’acteurs ultracynique, Ari Gold). Bombardée sur W9 -qui appartient au groupe M6-, «Entourage» est complètement passée à travers, puis à la trappe. Mais la saison télé française 2010/2011 restera en définitive celle du contre-exemple retentissant, en quatre lettres alignées comme un logo qui claque: «GLEE». Un triomphe instantané, alors même que les dirigeants de la chaîne tremblaient de peur que la greffe ne prenne pas sur un public français imprévisible dans ses choix. Avant l’envolée immédiate, strictement rien n’était gagné; aujourd’hui, tout vaut donc qu’on s’y attarde.
Pas loin de deux mois après la fin de la diffusion de la 1ère saison de «Glee» sur la même W9 (deuxième chaîne de la TNT derrière TMC en audience, pour info), la télévision d’Orange, plus confidentielle, elle (mais détenue par un énorme groupe, soit France Télécoms rebaptisé) a embrayé sur la saison 2 depuis le 16 juin. Ceci bien sûr en attendant que le groupe M6 entérine de son côté une stratégie très grand public pour bombarder à son tour cette même suite à succès (probablement sur W9 encore, mais quand?)
Plus qu’une série musicale dans un lycée de l’Ohio, «Glee» s’est imposée sur ses terres et à l’international en tant que massif carton d’audience et phénomène sociologique à rallonges. Pour ceux qui n’auraient pas tout à fait suivi l’affaire de près, alors même que des millions d’Américain(e)s se ruent sur les disques générés par ce feuilleton ado reprenant les standards de la variété américaine, les meilleures ventes du Top 40, du rap à la guimauve, tout en sanctifiant parfois un seul artiste par épisode (Madonna, Britney Spears…), «Glee» présente deux particularités. Il s’agit de la première série à phagocyter le schéma de la télé-réalité chantante («American Idol» là-bas, «Star Academy» ici) pour le reformater en fiction compétitive (luttes plus ou moins réglos entre clubs de chant d’écoles, avec éliminations humiliantes, bouh la vilaine…). Par ailleurs, «Glee» est une «création» de Ryan Murphy, l’inventeur de «Nip/Tuck». Autant stipuler que le cerveau malin de ce casse télévisuel n’est pas tombé hier matin de l’arbre à séries américaines, et que sa double qualité de producteur exécutif en fait le mirador d’un produit audiovisuel miracle: gros coût de fabrication (Fox TV présente…) mais culbute financière et impact sociétal phénoménaux. En France, W9 a décroché la timbale du succès grâce à une tactique marketing inédite: diffusion des trois premiers épisodes fin mars sur M6 et passage de témoin dès le lendemain en prime-time sur sa succursale W9. Joli coup de billard. Du 30 mars au 11 mai, W9 s’est classée chaque mercredi 3ème chaîne nationale sur la cible numéro 1 des publicitaires -les ménagères de moins de 50 ans- et deuxième sur la population des 15/24 ans, grimpant jusqu’à 1,3 millions de téléspectateurs, score considérable pour la TNT. Non seulement W9, chaîne des «Simpson», trouve enfin là sa première série emblématique originale, mais aussi un booster pour l’ensemble de sa grille.

Photo: Mathew Morrison
Maintenant, scrutez ci-contre la photo de Mathew Morrison: cet acteur/chanteur renommé à physique de prince-playboy Disney est le pivot de «Glee», le prof cool mais à qui on ne la fait pas, chaperonnant une douzaine d’élèves dont la diversité Benetton passe étonnamment comme une lettre à la Poste. Web aidant, «Glee» saison 2 a suscité un énorme buzz en reprenant toujours, par l’entremise d’une chorale de lycée axée mi-Broadway mi-«Star Academy», les tubes increvables du répertoire américain, des années 50 (parfois) à nos jours siglés Lady Gaga (souvent). Mon tout se déroulant dans un bahut où la hiérarchie est simple: le footballeur y est le roi et la pom-pom girl, sa reine, pendant que les petits chanteurs à la voix de choix se ramassent toutes les humiliations possibles, des jets de gobelets au visage à l’homophobie traumatisante. Le créateur Ryan Murphy s’y entend question phénomènes de masses. Et il a mis le paquet pour ratisser le plus large possible: conflits intra-scolaires permanents, trahisons et revirements amoureux (mais sans coucheries, souvenez-vous: public jeune et féminin), guerres à rebondissements inter-profs, et surtout, une palette représentative de toutes les couches de la société à faire pâlir un défenseur professionnel des quotas de minorités dans les séries américaines. Tout y est, du gay rusé au top de la mode à la jeune juive qui se demande si une réduction nasale défriserait sa déesse Barbra Streisand; de la Black format diva à la fille obèse et fière de l’être (soit éxagérément enrobée comme un tiers des Américains); à noter aussi deux Chinois, une paire de bimbos bisexuelles respectivement latino et néerlandaise, un hémiplégique chantant, une trisomique et deux cas sociaux… Mais cet aréopage de jeunes talents, sur le papier archi-caricatural, a pour fonction de s’agiter plein pot comme des atomes se télescopant dans un ballet de crises (dramatiques, joyeuses), afin d’épaissir le fond de sauce d’un spectacle essentiellement musical. Et c’est sur ce point précis que «Glee» remporte la bataille des ventes (aux chaînes étrangères, en disques et en DVD pour la saison 1, sortie en France chez Fox Vidéo), ainsi que celle des audiences (10 millions de téléspectateurs par épisode en moyenne aux États-Unis): cette manière talentueuse d’être toujours dans le(s) temps, pile même dans le tempo générationnel en place, dans la mesure où les épisodes collent aux hits conjoncturels, sachant que certaines reprises de clips célèbres plan par plan apparaissent vraiment bluffantes.

En somme, que l’on goûte ou pas ce type de performances vocales, du solo susurré au ballet hystéro-moderniste, force est d’admettre que l’on ne navigue pas ici au pays des losers de Broadway, cet absolu des prétendants à la gloire scénique. Les acteurs sont bons, le filmage impeccable pour une série consensuelle, le son assure et il faudrait être de très mauvaise foi pour hurler au navet moralisant brossant le tableau d’une Amérique gentille-cucul. Pas de notre point de vue: sympathique plaisir des yeux, «Glee», ou l’édification en live d’un classique instantané de «l’American Dream» enchanté. Alors, réponse au prochain chapitre: oui ou non, êtes-vous «Glee»?