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  • Archives pour le mot-clef « Philippe Vecchi »

    Les sosies ne sont plus ce qu’ils étaient…

    Lundi 26 septembre 2011

    Par Philippe Vecchi

    Amis lecteurs, j’aimerais revenir sans prévenir sur un fait divers qui s’est déroulé le 23 juillet dernier en France. Vous me direz, juillet, ça fait un peu loin pour un blogueur qui se doit de rester à la pointe de l’événement, d’être en somme une sorte d’épée avec deux yeux plantés dans le cœur de l’actualité hurlante. Sauf que ce serait aller un peu vite en besogne que d’expédier ce que 100% des Québécois bien entendu ignorent, et ce que 98% des Français ont déjà oublié ou ne sauront jamais si je ne me dévoue pas corps et âme, en ce jour, pour faire éclater la vérité nue. Tout cela parce que les médias nationaux n’ont accordé qu’une importance minime à ce qui s’est passé à Epinal, ce fameux 23 juillet dernier, quand les reporters-piliers de la presse quotidienne et magazine faisaient bronzette, pendant que des stagiaires hébétés turbinaient à leur place. Car ce jour-là, oui, lisez bien ce qui suit en considérant son importance majeure: le sosie de Serge Gainsbourg a planté celui de Johnny Hallyday.

    Photo: Serge Gainsbourg

    Ce qui ne veut pas dire qu’il lui a posé un lapin, mais qu’il l’a poignardé… et de toutes ses forces! A la gorge, de surcroit, et c’est de l’ordre du miracle que Michel P. dit Johnny H. s’en soit sorti sans que son «pronostic vital» soit engagé. A un centimètre près, le sosie de Johnny partait rejoindre six pieds sous terre le vrai Gainsbourg, pendant que son meurtrier écopait direct de trente ans de prison. Reste quand même la «tentative de meurtre» et il y a peu de chances pour que l’on revoie Denis C. dit «Gainsbarre (à la barre)» dans l’un de ces concours d’imitateurs qui font la joie des comices agricoles. Vous me suivez? C’est gentil. Maintenant tout de suite, imaginez la scène. Johnny et Gainsbourg -du moins, leurs copies vaguement conformes, – habitent tous deux à Epinal, célèbre ville des Vosges située entre Chantraine et Golbley (bon, ok, ça n’éclairera pas grand monde, mais c’est au nord du pays). La querelle remonte à des lustres mais c’est au mois de juin dernier que le compte à rebours a véritablement commencé. Les deux hommes âgés de 50 ans pour Johnny (Michel P. au civil), et de 46 ans pour Gainsbourg, ne pouvaient déjà pas s’encadrer. Exactement comme deux rats de laoratoire luttant à mort, enfermés dans la même cage sans issue au sol méchamment électrifié. Et comme dans les westerns, on savait dans la ville qu’il valait mieux les tenir à distance parce qu’à chaque reprise, ça partait systématiquement en vrille, avec des dialogues dignes d’un chef-d’oeuvre à la «Cours après moi que j’t'attrappe»: «Gainsbarre-toi de là ou j’t'en colle une!». Jusqu’au jour fatal où Johnny a été embauché pour entretenir les parties communes du lotissement où habite « Gainsbarre », pile en face de la gendarmerie d’Epinal. Pincez-moi je rêve, on se croirait déjà dans le célèbre roman à clans ennemis, «Clochemerle».
    La mayonnaise de la haine réciproque montant chaque jour un peu plus, les deux sosies étaient passés sans même s’en rendre compte de «la Septième compagnie au clair de lune» à «Règlement de comptes à OK Corral». Jusqu’à l’invective de trop qui a fait sortir Gainsbourg de sa cuisine avec un couteau, histoire de l’enfoncer rageusement dans le cou de Johnny, qui a fini tout ensanglanté par se réfugier chez un riverain. Il n’y a pas de quoi rire, mais vous avouerez que c’est le genre d’histoire qui laisse quelque peu perplexe. Fin du fait divers et début des vraies questions: mais qu’est-ce qu’ils ont dans la tête, tous ces cinglés? C’est quoi la vie d’une femme qui ressemble à la Reine d’Angleterre et celle des 253 amuseurs recensés qui se la jouent Michael Jackson en mieux? Ils espèrent quoi? Qu’une meute d’adolescentes va se ruer sur eux en feignant de croire à l’impossible? Le pire, c’est que ça arrive. Les boites de nuit rivalisent de soirées «Imitateurs en folie», et même le bouffon Michael Vendetta qui n’a pas besoin de sosie puisqu’il en est un lui-même (mais on ne sait toujours pas de qui), raconte à qui veut l’entendre qu’il emballe sec sur les coups de quatre heures du matin, sous les boules à facettes de discothèques provinciales, quand les filles sont exagérément pompettes.

    Photo: Michael Vendetta

    Et même à la télé française, les sosies font recette: montez un dossier «société» sur eux en remplissant le public de fausses Mylène Farmer et de Polnareff bidons, et vous aurez de fortes chances pour que l’audience fasse un bond significatif.

    Photo: Mylène Farmer

    Mais cette affaire pathétique nous conduit plus loin que le bout de son nez de clown triste. Qu’un visage s’imprime naturellement de traits familiers et c’est tout le cerveau qui est atteint. Après avoir signé un autographe à sa boulangère, la réplique de Michel Sardou s’en va rejoindre son bureau de vendeur de photocopieuses en sifflotant «les Lacs du Connemara», flatté que les passants se retournent sur sa silhouette dupliquée, au point qu’il se vit fondamentalement en Sardou Michel, le vrai.
    En pleine ère de la gloire à tout prix et à grande vitesse, c’est du pain béni, tout bien réfléchi. Ceux-là n’ont pas besoin de passer par un show de télé-réalité pour être reconnus un mois dans leur existence. C’est toute leur vie qui est une gloire par procuration, et forcément, ça perturbe le cerveau. Ils sont la preuve vivante qu’on peut n’être connu que dans son quartier et reconnu dans toute la France. Vous imaginez à quel point cette ressemblance leur dézingue les synapses, jusqu’à les rendre gagas de leur modèle qui n’a rien demandé, quitte à se faire passer pour lui dans les cas les plus limites? Un sosie frappant de Patrick Dewaere m’avait raconté qu’il s’était fait aborder puis ouvertement draguer par une femme de 40 ans, persuadée qu’il était le véritale acteur, alors que Dewaere s’était déjà suicidé depuis plusieurs années. Surréaliste.

    Photo: Patrick Dewaere

    Une plaie pour les chanteurs et les acteurs, qui doivent se coltiner ces répliquants plus ou moins officiels, puisqu’il y a même des grades dans le grand Ordre national des sosies. C’est un peu comme si existait en marge de la société une nation des sosies autorisés, un pays qui ressemblerait à un grand hopital psychiatrique mais version «le Manège enchanté», avec Pollux dans le rôle du chien méchant.
    Ne reste plus qu’à espérer que le sosie d’Hervé Vilard ne trucide pas un jour celui de David Hallyday parce que ce dernier lui a crevé les pneus de sa mobylette. On pourrait aussi imaginer un monde où la chirurgie plastique s’alignerait sur de nouvelles normes esthétiques. Au lieu d’un lifting ou d’une injection de botox, le ou la cliente lambda irait se faire faire la tête de son idole, dans l’espoir d’échapper à l’humiliation de ceux qui n’ont jamais connu que l’indifférence. Que des répliques de vedettes partout, tout le temps, plein les villes; 50 millions de célébrités, autant dire le cauchemar absolu, frôlant la crucifixion visuelle permanente.

    Alors, un dernier conseil: si vous pensez croiser mon sosie dans une rue parisienne, changez vite de trottoir. Parce qu’en définitive, le plus dangereux, c’est que ça pourrait bien être moi…

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    Le triomphe-surprise de «Glee» marque l’année 2011 à la télévision française

    Jeudi 23 juin 2011

    par Philippe Vecchi
    En France, c’est une chaîne de la TNT, W9, qui remporte cette saison la bataille des séries avec le phénomène «Glee». Records d’audience et gros buzz internet, la nouvelle production de l’inventeur de «Nip/Tuck» a tapé dans le mille. Entre pom-pom girls et rivalités de clubs de chant, mais façon «American Idol/Star Academy», «Glee» prouve sympathiquement la suprématie mondiale des formats fictionnels «tellement» américains.


    Vu de ce côté-ci de l’Atlantique, la ronde des séries nord-américaines n’a pas grand chose à voir avec ce qui est proposé au Canada. Là où les Québécois accèdent vite via la télévision aux productions émergentes, il nous faut poireauter ici patiemment, dans l’espoir que telle ou telle chaîne hertzienne (avec Canal+, M6 et TF1 en pointe -dans l’ordre) ou de la TNT (toutes dotées de moyens moindres) daigne porter son attention sur les hits d’audience ou de prestige américains du moment. Avec, ensuite, des délais d’attente avant la mise à l’antenne qui nous collent facile un métro et demi de retard dans la vue, jusqu’au cas extrême de «Dexter» qui mit… quatre ans avant de commencer à sortir en DVD. Cauchemar! C’est ainsi, enfin, que le brillant «opéra-savon» québécois, «le Cœur a ses raisons», avec la diva de la déconnade parodique Anne Dorval et le fantastique Marc Labrèche, n’a positivement explosé « que » cette année en France sur la chaîne du câble MCM, alors que la messe (hilarante) est dite quasi partout ailleurs dans le monde.


    A notre grand regret également, certaines séries américaines de valeur passent à côté de leur public potentiel, par exemple en raison d’une programmation sur une grille peu en vue, tel le sensas’ «Cleveland Show» récupéré par la chaîne des DOM-TOM France Ô -qui mérite quand même un gros bon point pour cette initiative. Quand ce n’est pas carrément le public qui rejette des productions pourtant remarquablement divertissantes, telle que «Entourage» (la vie cool avec ses up & down d’une jeune star de cinéma à Los Angeles, Vincent Chase -avec en bonus-rigolade l’agent d’acteurs ultracynique, Ari Gold). Bombardée sur W9 -qui appartient au groupe M6-, «Entourage» est complètement passée à travers, puis à la trappe. Mais la saison télé française 2010/2011 restera en définitive celle du contre-exemple retentissant, en quatre lettres alignées comme un logo qui claque: «GLEE». Un triomphe instantané, alors même que les dirigeants de la chaîne tremblaient de peur que la greffe ne prenne pas sur un public français imprévisible dans ses choix. Avant l’envolée immédiate, strictement rien n’était gagné; aujourd’hui, tout vaut donc qu’on s’y attarde.
    Pas loin de deux mois après la fin de la diffusion de la 1ère saison de «Glee» sur la même W9 (deuxième chaîne de la TNT derrière TMC en audience, pour info), la télévision d’Orange, plus confidentielle, elle (mais détenue par un énorme groupe, soit France Télécoms rebaptisé) a embrayé sur la saison 2 depuis le 16 juin. Ceci bien sûr en attendant que le groupe M6 entérine de son côté une stratégie très grand public pour bombarder à son tour cette même suite à succès (probablement sur W9 encore, mais quand?)

    Plus qu’une série musicale dans un lycée de l’Ohio, «Glee» s’est imposée sur ses terres et à l’international en tant que massif carton d’audience et phénomène sociologique à rallonges. Pour ceux qui n’auraient pas tout à fait suivi l’affaire de près, alors même que des millions d’Américain(e)s se ruent sur les disques générés par ce feuilleton ado reprenant les standards de la variété américaine, les meilleures ventes du Top 40, du rap à la guimauve, tout en sanctifiant parfois un seul artiste par épisode (Madonna, Britney Spears…), «Glee» présente deux particularités. Il s’agit de la première série à phagocyter le schéma de la télé-réalité chantante («American Idol» là-bas, «Star Academy» ici) pour le reformater en fiction compétitive (luttes plus ou moins réglos entre clubs de chant d’écoles, avec éliminations humiliantes, bouh la vilaine…). Par ailleurs, «Glee» est une «création» de Ryan Murphy, l’inventeur de «Nip/Tuck». Autant stipuler que le cerveau malin de ce casse télévisuel n’est pas tombé hier matin de l’arbre à séries américaines, et que sa double qualité de producteur exécutif en fait le mirador d’un produit audiovisuel miracle: gros coût de fabrication (Fox TV présente…) mais culbute financière et impact sociétal phénoménaux. En France, W9 a décroché la timbale du succès grâce à une tactique marketing inédite: diffusion des trois premiers épisodes fin mars sur M6 et passage de témoin dès le lendemain en prime-time sur sa succursale W9. Joli coup de billard. Du 30 mars au 11 mai, W9 s’est classée chaque mercredi 3ème chaîne nationale sur la cible numéro 1 des publicitaires -les ménagères de moins de 50 ans- et deuxième sur la population des 15/24 ans, grimpant jusqu’à 1,3 millions de téléspectateurs, score considérable pour la TNT. Non seulement W9, chaîne des «Simpson», trouve enfin là sa première série emblématique originale, mais aussi un booster pour l’ensemble de sa grille.

    Photo: Mathew Morrison

    Maintenant, scrutez ci-contre la photo de Mathew Morrison: cet acteur/chanteur renommé à physique de prince-playboy Disney est le pivot de «Glee», le prof cool mais à qui on ne la fait pas, chaperonnant une douzaine d’élèves dont la diversité Benetton passe étonnamment comme une lettre à la Poste. Web aidant, «Glee» saison 2 a suscité un énorme buzz en reprenant toujours, par l’entremise d’une chorale de lycée axée mi-Broadway mi-«Star Academy», les tubes increvables du répertoire américain, des années 50 (parfois) à nos jours siglés Lady Gaga (souvent). Mon tout se déroulant dans un bahut où la hiérarchie est simple: le footballeur y est le roi et la pom-pom girl, sa reine, pendant que les petits chanteurs à la voix de choix se ramassent toutes les humiliations possibles, des jets de gobelets au visage à l’homophobie traumatisante. Le créateur Ryan Murphy s’y entend question phénomènes de masses. Et il a mis le paquet pour ratisser le plus large possible: conflits intra-scolaires permanents, trahisons et revirements amoureux (mais sans coucheries, souvenez-vous: public jeune et féminin), guerres à rebondissements inter-profs, et surtout, une palette représentative de toutes les couches de la société à faire pâlir un défenseur professionnel des quotas de minorités dans les séries américaines. Tout y est, du gay rusé au top de la mode à la jeune juive qui se demande si une réduction nasale défriserait sa déesse Barbra Streisand; de la Black format diva à la fille obèse et fière de l’être (soit éxagérément enrobée comme un tiers des Américains); à noter aussi deux Chinois, une paire de bimbos bisexuelles respectivement latino et néerlandaise, un hémiplégique chantant, une trisomique et deux cas sociaux… Mais cet aréopage de jeunes talents, sur le papier archi-caricatural, a pour fonction de s’agiter plein pot comme des atomes se télescopant dans un ballet de crises (dramatiques, joyeuses), afin d’épaissir le fond de sauce d’un spectacle essentiellement musical. Et c’est sur ce point précis que «Glee» remporte la bataille des ventes (aux chaînes étrangères, en disques et en DVD pour la saison 1, sortie en France chez Fox Vidéo), ainsi que celle des audiences (10 millions de téléspectateurs par épisode en moyenne aux États-Unis): cette manière talentueuse d’être toujours dans le(s) temps, pile même dans le tempo générationnel en place, dans la mesure où les épisodes collent aux hits conjoncturels, sachant que certaines reprises de clips célèbres plan par plan apparaissent vraiment bluffantes.


    En somme, que l’on goûte ou pas ce type de performances vocales, du solo susurré au ballet hystéro-moderniste, force est d’admettre que l’on ne navigue pas ici au pays des losers de Broadway, cet absolu des prétendants à la gloire scénique. Les acteurs sont bons, le filmage impeccable pour une série consensuelle, le son assure et il faudrait être de très mauvaise foi pour hurler au navet moralisant brossant le tableau d’une Amérique gentille-cucul. Pas de notre point de vue: sympathique plaisir des yeux, «Glee», ou l’édification en live d’un classique instantané de «l’American Dream» enchanté. Alors, réponse au prochain chapitre: oui ou non, êtes-vous «Glee»?

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    Babx en concert parisien, french blues d’automne

    Lundi 20 septembre 2010

    Note spéciale de Philippe Vecchi

    Régulièrement, vous retrouverez dans « Guest-stars » des plumes invitées, connues ou moins connues, à qui carte blanche est donnée. Aujourd’hui, Ivan Schneiderlin. Bibliomane & graphomane né à La Mulatière (Rhône), a participé à l’épopée des radios locales privées (Radio Bellevue), options jazz (tendances Creed Taylor, Herbie Mann, Art Ensemble of Chicago) et rock (Billy Preston, Screamin Lord Sutch ?). Survit actuellement de sa plume dans diverses publications, sur le web et dans le print. Dernière publication : « Les Armées de la nuit », édition rare à 30 exemplaires, un livre radical évoqué dans « Vues de Paris » (Serge Versqui Ed). Un écrivain/journaliste exceptionnel qui nous parle aujourd’hui de Babx, en concert à Paris.

    Babx en concert parisien, french blues d’automne

    Par Yvan Schneiderlin

    Photo: Yvan Schneiderlin

    D’abord un fort dossier de presse tressé en laurier au vainqueur du jour : « Musique définitivement organique, parfois tendue, parfois languide, toujours sensuelle », où « des fanfares déglinguées arpentent un monde en ruine ». Entre Monk (Thelonious), Billie Holliday, Brigitte Fontaine, la critique s’est enflammée pour Babx, le nouveau baudelairien total, « jeune homme à la voix de crooner décadent ». Voyageur désenchanté, égaré imaginaire, physique hirsute, mais propre sur lui –et quel sourire, né il y a près de trente ans, formé au piano dans le salon de musique de maman, Babx (David Babin) est issu d’une famille profondément (et professionnellement) mélomane, dit-on.

    Jeune premier déjà légendaire, chargé à bloc dès l’adolescence en disques de Brel, Tom Waits ou Ahmad Jamal, BabX s’est fait la main en composant pour la scène théâtrale. C’est en passant à la chanson, qu’il s’est entouré de deux pointures rares du métier : le magicien Oz Fritz au son (Bill Laswell, Fred Frith…), et la guitare fuligineuse de Marc Ribot, le « crazy frenchman » new-yorkais absolu des dingues de Gibson vintage (tapez « Experimental, Punk, French pop music singles » sur Google) et des meilleures productions d’Alain Bashung, Elvis Costello, Tricky, Tom Waits, Lou Reed…

    Photo: Babx

    2010 : chanteur, auteur compositeur, élégant posément déglingué, toujours très appliqué, le visionnaire Babx traîne un spleen électrique très jabots et dentelles du Japon à Islamabad ou Little Odessa, l’une des perles du somptueux « Cristal Ballroom » (chez Warner), deuxième album et stupéfiant disque de salon, riche –ne soyons pas trop vaches d’au moins trois titres sublimes à ré-écouter ad libitum. Beaux textes et arrangements musicaux savants limite saturés, Babx invite depuis à découvrir de temps à autre sur scène les sons et lumières d’un éclectique cabaret cousu main, sinistre et grandiose. Comme on l’aime, à « Little Odessa »… Pas vraiment mainstream, et déjà adoré des copines.
    I.S.

    Babx, en concert à Paris le 18/10/10, à La Maroquinerie, 19h30.

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    «Mad Men» sur Canal+, ou l’obsession vintage des sixties new-yorkaises

    Jeudi 2 septembre 2010

    Par Philippe VECCHI

    Manhattan, une agence de publicité chic sur Madison avenue, au début de l’année 1963. Marilyn n’est plus depuis quelques mois, le président Kennedy va passer l’arme à gauche à Dallas, et la Sterling Cooper Advertising Agency est soumise à la rigueur toute capitaliste d’un nouveau directeur financier, dépêché de Londres pour faire tomber les têtes en interne. Un «cost killer» avant l’heure en guise de repoussoir pour la saison 3 (sur six prévues) de «Mad Men», diffusée dès la mi-septembre sur Canal+.

    On vous alerte pour que vous puissiez rattraper un éventuel retard (deux grandes saisons déjà dans la vue). «Mad Men» a saisi que le milieu émergent de la pub, situé à la croisée de toutes les problématiques sociétales (racisme, homophobie, sexisme ambiant…), pouvait être le creuset d’une combinaison d’intrigues plongeant dans une époque «rêvée». Prospérité économique sur fond de Guerre froide, explosion de la middle-class et expansion de la high society, l’Amérique non prolétaire s’éclate dans une ambiance saturée d’alcool et de tabac. C’est l’anti-prohibition: stupéfiant de voir à quel point les personnages s’envoient non-stop des hectolitres de Bourbon derrière la cravate, tout en décimant les paquets de cigarettes. Notamment des Lucky Strike -le logo, l’un des plus connus au monde, fut créé en quelques minutes par l’immense designer Raymond Loewy-, firme dont la Sterling s’occupe sur le terrain publicitaire.

    Photo: Série Mad Men

    L’agence ne manque pas d’annonceurs prestigieux, mais il lui faut se battre d’arrache-pied pour préserver cette masse de clientèle volatile, toujours prête à décarrer vers d’autres horizons si la moindre campagne lui déplait. C’est là que se situe la guerre externe de «Mad Men». Mais on y dénombre aussi beaucoup de conflits internes, et là, ça tire dans tous les sens. Et comme il faut toujours une figure de «parrain» dans un film où la mode est au costume-cravate et au Borsalino, celui de la série s’appelle carrément Don (fantastique Jon Hamm en patron de la «créa»). Dans un halo de fumée permanent, les stylos ont remplacé les revolvers et l’on se flingue à coups de concepts dans une atmosphère déliquescente. Au rayon «endoctrinement des citoyens à l’heure de la consommation de masse», Don est un cador à l’intransigeance moralement assassine, un mélancolique perçu surtout comme ultra cynique, roulant stricto sensu pour lui-même. Reconstruit sur des ruines à la faveur de l’arrivée prochaine d’un troisième enfant, son couple d’apparence idéale comme une gravure de mode est au bord du collapse. L’épouse de Don, Betty Draper, est interprétée par la canon January Jones, blonde délicate sapée dernier cri, mais qui vit très mal sa grossesse solitaire, durant laquelle elle fume comme un pompier (ce qui n’est pas excessivement recommandé), tout en entretenant des rapports étonnamment distants avec sa marmaille.

    Photo: Betty Draper « Mad Men »

    Il y a dans «Mad Men» une froideur inhabituelle dans les rapports familiaux, sans doute propre à énerver les lobbies américains familialistes bien-pensants. Champion du monde de l’adultère au pays des femmes belles et radieuses, Don est aussi un symbole de la réussite de ces blancs middle-class, mais cachant un passé dont son épouse ignore tout. Comme vous peut-être pour l’heure, en attendant de sauter du grand plongeoir d’un premier épisode/saison 3 tout à fait extraordinaire. On a rarement vu une entrée en matière aussi fracassante, avec d’une part un voyage sexuellement mouvementé à Baltimore, et d’autre part la nomination au même poste de directeur de clientèle de deux jeunes loups aux dents longues qui vont naturellement s’entre-déchirer. Difficile (mais possible tout de même) de voir chaque épisode au pif, dans le désordre. Il est clairement recommandé de s’accrocher au bastingage de ce bateau de croisière en suivant scrupuleusement le cours naturel des treize épisodes programmés chaque jeudi soir sur Canal+, en deuxième partie de soirée, dans la mesure où les intrigues évoluent de concert en se référant aux événements antérieurs. En résumé, il s’agit là d’un long film de 13×45 mn, toujours volontairement assez statique, dégraissé de tout artifice musical, avec des dialogues au couteau et une image somptueusement raffinée «vintage». «Mad Men» travaille dans l’épure pour la restitution d’une esthétique élégante et colorée, et ce n’est pas un hasard si la série influence aujourd’hui jusqu’aux plus grands créateurs de mode.

    Photo: Mad Men saison 3

    Chouchou absolu des magazines fashion, ce phénomène télévisuel de premier ordre a inspiré Rochas qui présenta à Paris une collection complète «Mad Men»; la marque Brooks Brothers a proposé carrément… 250 costumes différents, tous gris et coupés sixties; Prada ou encore Tom Ford, excusez du peu, ont eux subtilement intégré à leurs défilés le fameux «trading up Steve Mc Queen» de la série. Plus étonnant, il existe même un couple de poupées Barbie/Ken ajusté comme Don et Betty Draper. A quand le retour dans les rues parisiennes du total look sixties, comme si la France d’aujourd’hui plongeait en totalité dans cette nostalgie obsessionnelle d’un monde qu’elle n’a connu qu’à travers le cinéma et les images informatives en provenance de chez Tonton Sam? Tonton Sam? On devrait essayer, commencer par une journée Mad Men, et il n’est pas dit que la clientèle du fameux café de Flore reviendrait le lendemain à ses habitudes vestimentaires. Ce serait sur-réel, mais avouez-le fort branché, comme un tour de calèche à travers les âges.

    Photo: Mad Men saison 3

    Au final, le tour de force de «Mad Men», c’est d’avoir adopté un filmage lent mais dense donc non-publicitaire pour embrasser le monde de la réclame. C’est la gageure intelligente relevée avec grandeur par le «créateur» de la série, Matthew Weiner, déjà producteur et scénariste sur… les «Soprano». Avec un cursus précoce tel que le sien, et sa réussite sur toute la ligne, m’est avis qu’on n’a pas fini d’entendre parler de ce prodige de 45 ans, dont on attend encore des heures et des heures et des heures de cinéma gracieusement maquillé en production télévisuelle très haut de gamme. Pour preuve ultime: l’épisode 12 est réalisé par le grand cinéaste, Barbet Schroeder (« le Mystère von Bulow », « JF cherche appartement », « l’Avocat du diable »). Car si même les meilleurs s’y mettent, on va un jour finir par occulter les films en salles, ce qui d’ailleurs nous évitera les désagréments du pop-corn plein pot et des conversations débiles au portable.

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    CINQ LIVRES POUR SE DORER LA PILULE AU SOLEIL

    Dimanche 16 mai 2010

    Par Philippe VECCHI

    De Claudia Cardinale par Moravia au grand écrivain français Bayon, des photos de Bettina Rheims à une rareté lyonnaise signée Ivan Schneiderlin, tour d’horizon de livres aussi peu chers que 100% recommandables.

    Pendant que la presse d’information quotidienne haut de gamme traverse une tempête financière dont elle ne voit pas le début de la fin, en pleine récession publicitaire et d’un lectorat ciblé CSP+ (dernier exemple: le Monde bientôt racheté par le Nouvel Observateur?), le marché de l’édition du livre se porte bien, merci pour lui. Les puissants «20 Heures» télé en qui les téléspectateurs croient comme à la parole de Moïse, la presse informative gratuite et les sites webs des grands journaux, tous ces éléments signalent que persiste parallèlement une quête d’imaginaire livresque parmi les consommateurs français de phrases écrites avec des mots. Tant mieux, disent les addicts de ma trempe au support papier, ceux qui n’ont pas envie de se coltiner tout Proust sur un écran d’ordinateur. Et si, côté télé, personne n’a encore atteint le niveau de flottabilité qualitative de Bernard Pivot comme animateur, le paf ne manque pas de talk-shows littéraires tenant la route: Taddéi dans «Ce soir (ou jamais!)» sur France 3, François Busnel et sa «Grande librairie» du côté de France 5, «Chez FOG» sur la même chaîne, ou encore «Bibliothèque Médicis», bonifiant l’antenne de Public Sénat. Du coup, on a fait un doux rêve: consacrer rien qu’une émission très spéciale à divers auteurs dans le vent porteur du moment. D’abord, Martin Monestier; souvent négligé comme l’auteur important qu’il est devenu au fil de livres exceptionnels sur «les Duels» ou «les Enfants assassins». Bravo à cet intellectuel d’avoir sorti un opus (au Cherche Midi) dont on a trop peu parlé, et qui restera l’un des plus beaux ouvrages illustrés contre toutes les guerres du monde entier: «les Gueules cassées», ou une succession commentée de photos de visages épouvantablement mutilés lors de la première guerre mondiale. Le choix des mots, l’horreur des photos. Ensuite, nous recevrions la photographe Bettina Rheims, sortant aux éditions de la Bibliothèque nationale de France (avec expo afférente sur place) un superbe livre d’images commentées par Serge Bramly («Rose, c’est Paris», 25 euros). Infiniment plus onéreux (deux versions, de 750 à 1500 euros!), son somptueux recueil éponyme de visions surréalistico-obsessionnelles en noir & blanc, paru chez Taschen, objet luxe dont on retiendra essentiellement les clichés non-clichés du plus beau modèle érotique actuel, Axelle Parker, dont nous avions fièrement parlé dans ces «Vues de Paris» avant tout le monde.

    Photo:© Playboy.fr – Photo Bettina Rheims

    Et puis, clé de voûte de notre émission littéraire idéale d’un soir très à part, il y aurait comme invité vedette Ivan Schneiderlin. Qui, dites-vous? Juste un écrivain de haute volée, sis à Lyon, et qui a décidé d’assumer son image virtuelle de «marginal», si ce n’est de «maudit volontaire». Un brillant journaliste de presse écrite culturelle passant, à ses heures gagnées, à la rédaction d’un ouvrage de… 24 pages titré «les Armées de la nuit». Accrochez vous pour le trouver: 32 exemplaires numérotés pour le monde entier! (aux éditions Serge Versqui). Si vous insistez lourdement, peut-être y aura-t-il retirage de cet OVNI captivant se refermant sur «Nous étions les armées de la nuit, et plus rien aujourd’hui». Erreur totale: avec ce livre à 230 euros -sans bénéfices pour l’auteur car «avec 3 eaux-fortes et pointes sèches (…) tirées sur sa presse taille-douce papier Velin d’Arches 250g etc»-, on atteint des sommets.
    Autre must, la réédition (chez Flammarion, 12 euros!) de «Claudia Cardinale», par Alberto Moravia.

    Photo: Claudia Cardinale

    En 1961, la revue glam «Esquire» commande au romancier italien, auteur du «Mépris» ultérieurement godardisé, une interview de l’une des plus belles femmes du monde, l’actrice «sauvage» originaire de la Goulette, à proximité de Tunis. L’entretien deviendra ce livre de feu après les tournages du «Guépard» de Visconti (Palme d’or à Cannes), et de «8 1/2» de Fellini -excusez du peu. Sur les 80 pages de cette interview à tête renversée, la Cardinale, mi-chatte mi-panthère, doit occuper approximativement 25% du territoire verbal, laissant au maître des mots aigus le soin d’analyser son interlocutrice comme un simple «objet apparaissant», méthodiquement décryptée de son divin visage à sa démarche de mannequin nature, en passant par une poitrine calibrée 95 qui fit réellement chuter à plusieurs reprises la machine à écrire de Moravia -homme à femmes porté de toute éternité sur les créatures sexy et contre les dérives sentimentales foireuses, comme en témoignent dans son oeuvre magistrale des oeuvres telles que «l’Amour conjugal» ou «la Chose».

    Enfin, et pompon sur le gâteau, j’aimerais hurler dans tous les journaux sourds et aveugles que le dernier livre de mon écrivain français contemporain préféré vient tout juste de sortir: pour seulement 15 euros, «Tourmalet», de Bayon, nous ramène à ce style reconnaissable entre deux millions, épuré jusqu’à l’os et reflétant une image toujours déflagrée d’un auteur surcultivé, découvert avec le choc «les Animals», prix Interrallié. Et puis aussi un livre exceptionnel d’entretien sorti post-mortem avec son ami Serge Gainsbourg, qui fait tout du long comme s’il était déjà mort, idée de folie, résultat à vous laisser assis. Imparablement troublant, survivant parmi les moins vivants, Bayon narre ici son fracassant cassage de gueule à vélo dans le Col du Tourmalet -bien connu des adeptes du Tour de France. Sauf que dommage, Bayon a beau être un faramineux écrivain, trop peu de lecteurs en France le savent. Jusque-là, il n’a été invité que dans la courte mais efficace séquence télé quotidienne «Dans quelle étagère?» de Monique Atlan, en attendant une fatale sous-exposition médiatique. Eh, oh, les gars de la télé, ce n’est pas parce que Bayon ne peut rien vous apporter façon «renvois d’ascenseurs» coutumiers dans ce milieu et bien d’autres… Il serait temps que le temps donne raison au grand écrivain, l’homme «d’une préfiguration hivernale suivant la nationale déserte, calfeutrement de province au détour de l’été». Comment dit-on en onze lettres, déjà? Ah oui, chef d’oeuvre -pas mieux!

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